"Le monde arabe à l’âge des révolutions" : extraits du discours du Ministre des Affaires étrangères L. Fabius

Conférence prononcée par M. Laurent Fabius, le 27 juin 2012, à Sciences Po Paris au colloque "Le monde arabe à l’âge des révolutions".

La France regarde avec confiance les changements dans le monde arabe, car elle est convaincue qu’il est toujours préférable de faire le pari de la démocratie. Avec confiance, mais avec lucidité, consciente de ses responsabilités, la France veut et doit contribuer activement sur le plan bilatéral et multilatéral aux progrès des transitions démocratiques, économiques et sociétales.

La France entend accompagner les transitions démocratiques partout où elles ont été lancées. Ce principe affirmé, se pose naturellement la question de la méthode. Il appartient à chacune de ces sociétés de trouver sa voie et rien ne peut s’y substituer. Nous refuserons donc tout paternalisme, fût-il, si je peux employer cette expression, un « paternalisme révolutionnaire ».

En revanche, la France conservera sa liberté de jugement et s’exprimera si et quand elle l’estime nécessaire. En gardant à l’esprit que la démocratie, c’est aussi le respect de deux grands principes : D’une part, les libertés fondamentales –égalité devant la loi, liberté d’expression, droits des femmes, droits des minorités– sont intangibles. Nous serons particulièrement attentifs au respect des femmes. C’est une question de dignité, mais aussi de progrès pour la société tout entière. Pour se donner toutes ses chances, le monde arabe doit donner aux femmes toute leur place.

D’autre part, il n’est pas de société libre sans possibilité d’alternance politique et sans pluralisme. Nous dénoncerons toute tentative de capter le pouvoir ou de restreindre les droits démocratiques. Le respect du pluralisme est d’autant plus décisif que les sociétés arabes sont souvent diverses du point de vue ethnique ou religieux. Les droits des minorités doivent être protégés.

Notre priorité, ce sera donc l’accompagnement de la nouvelle citoyenneté, en nous adressant aux sociétés plutôt qu’aux seuls gouvernements. Nos interlocuteurs devront être aussi les mouvements démocratiques, les associations de défense des droits, notamment ceux des femmes, et les mouvements qui agissent pour l’éducation, la culture ou le développement économique.

Cet accompagnement, loin de concerner la seule diplomatie, devra impliquer bien au-delà. Nous souhaitons que les échanges étudiants, les rencontres entre intellectuels et universitaires, le dialogue entre associations, les forums d’entrepreneurs et de chefs d’entreprise à tous les niveaux, se multiplient en mettant à profit, au moins pour ce qui concerne le Maghreb, la forte imbrication de nos sociétés.
Plus largement, les transitions démocratiques seront d’autant plus viables qu’elles parviendront à répondre aux attentes économiques et sociales, qui sont des attentes concrètes, humaines et potentiellement explosives…
Sur ce terrain économique et social, nous – et l’Europe – pouvons et devons accompagner fortement les changements engagés. Il y va de leur avenir comme du nôtre. Emploi des jeunes, éducation et formation, développement des territoires, investissements productifs, mais aussi lutte contre les inégalités ou contre les dégradations environnementales : la satisfaction de ces besoins est vitale pour l’avenir des sociétés arabes.

Jeunesse, justice et croissance doivent être au cœur du partenariat euro-méditerranéen que nous voulons bâtir. J’insiste notamment sur la jeunesse qui implique une priorité à l’éducation, à la formation professionnelle mais aussi à la culture et aux échanges universitaires. L’abrogation récente de la fameuse, anachronique et choquante circulaire Guéant a été un premier signe attendu, qui permettra à la France de confirmer qu’elle veut être une puissance d’influence en contribuant à la formation des élites qui feront le monde arabe de demain. Ces priorités s’inscrivent dans une vision de long terme : nous voulons contribuer à la construction d’une sorte de grand ensemble euro-méditerranéen, atout considérable pour l’Europe et le monde arabe dans la mondialisation.

L’Union pour la Méditerranée (UpM) partait d’une ambition généreuse, mais maladroite. Il n’était probablement pas réaliste de vouloir inclure les deux rives de la Méditerranée dans un même ensemble rigide, en prétendant passer outre aux divergences, aux différences et même aux conflits qui peuvent exister sur les deux rives. L’ambition de l’UPM n’a pas survécu aux premières difficultés. Mais il nous faut utiliser son secrétariat, qui a montré son utilité, et gérer des projets concrets de coopération.
Plutôt que de rouvrir le dossier institutionnel, je crois à la méthode des coopérations « à géométrie variable », susceptibles de regrouper des pays volontaires pour des projets précis. Nous avons besoin de formats différenciés pour répondre à la diversité des situations et mettre en œuvre sans attendre des coopérations concrètes. Nous devrons veiller à ce que soient tenues les promesses du Partenariat de Deauville : celle de soutenir financièrement le développement économique et social des pays en transition.
Avec les pays du Maghreb, la France partage une responsabilité particulière. Nous devons être avec eux, par notre proximité, des acteurs de la construction d’un espace de coopération et d’échanges entre les deux rives. Mais il est aussi essentiel que l’Europe dans son entier s’implique dans le partenariat avec le monde arabe. C’est pourquoi la France portera avec conviction cette priorité méditerranéenne auprès de nos partenaires de l’Union Européenne, selon l’esprit original de la conférence de Barcelone de 1995.
L’Union du Maghreb Arabe semble retrouver vie, à la faveur d’un réchauffement algéro-marocain et d’un fort volontarisme tunisien. Au-delà du cercle méditerranéen, le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe (CCEAG) prend son essor. L’UE entretient avec lui un dialogue régulier, il faudra aller au-delà et engager un véritable partenariat.

Il existe bien un « nouveau monde arabe » : il est divers, parfois déroutant, fait d’avancées et de reculs, mais il parle pour l’essentiel le langage de la liberté, qui reçoit dans notre pays un écho puissant. L’anticipation hier des indépendances appelle un vaste écho, alors que les révoltes arabes sont vécues comme le prolongement des luttes d’il y a cinquante ans. Les positions traditionnelles de notre pays en faveur des droits légitimes des peuples, malgré quelques éclipses, nous y ont valu des sympathies durables. Nous devons cultiver ces sympathies, les réveiller parfois, les faire fructifier aussi, les mériter toujours.

Les révolutions arabes ouvrent une nouvelle page de cette rencontre historique. Il nous revient de l’écrire ensemble, en amitié et en partenariat avec les peuples arabes, faisant de la Méditerranée un espace prometteur de partage et de coopération.

Cette tribune est une version abrégée de la conférence prononcée, le 27 juin, par Laurent Fabius à Sciences Po Paris au colloque "Le monde arabe à l’âge des révolutions"

Dernière modification : 10/12/2012

Haut de page