"La lutte contre le terrorisme ne justifie pas le bombardement des civils"

Jerôme Bonnafont, directeur d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère français des Affaires étrangères et du Développement international, fournit son analyse de la crise syrienne. Il évoque l’échec des négociations de Genève, l’intervention militaire russe et l’avenir de Bachar Al-Assad.

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Propos recueillis par Heba Zaghloul

24-02-2016

Al-ahram hebdo : A quoi attribuez-vous l’échec des négociations de Genève ?

Jérôme Bonnafont : Il faut commencer par savoir si on va réussir ou pas la mise en oeuvre des conclusions de la réunion de Munich. Il y a à cet égard deux engagements fondamentaux : le premier est la cessation des hostilités au cours des huit jours qui suivent la fin de la conférence, et le deuxième est la distribution d’une aide humanitaire à un certain nombre de villes ou de lieux assiégés.

Pour nous, il est essentiel que les bombardements et les sièges cessent et que l’aide humanitaire commence à arriver de façon ininterrompue et sans condition. C’est sur ces éléments-là que nous jugerons si Munich a été un succès ou un échec, et si la reprise des négociations politiques, sous l’égide des Nations-Unies, entre le gouvernement et l’opposition est possible ou pas.

— Pensez-vous que l’intervention militaire russe soit responsable de cet échec ?

— Il y a en ce moment 18 villes assiégées où vivent à peu près 450 000 personnes. La très grande majorité des villes sont assiégées par le régime syrien et quelques-unes par Daech. Les bombardements qui sont menés par l’aviation russe et le régime provoquent des pertes civiles colossales qui ont été dénoncées par l’Onu. Cesser les bombardements, lever les sièges et donner un accès à l’aide humanitaire constituent des obligations qui relèvent du droit humanitaire international. Il est clair que si on veut que les négociations politiques aient une chance de commencer, il faut qu’une autre atmosphère s’établisse sur le terrain.

— Comment évaluez-vous les frappes de la coalition internationale ?

— Il y a deux entités visées par ces frappes : Daech en Iraq et Daech en Syrie. En Iraq, ces frappes ont réussi, avec une action au sol importante (des forces irakiennes) à reconquérir une partie du terrain, à peu près 40 %, qui avait été gagnée par Daech. Pour la Syrie, les frappes ont réussi à stabiliser le front sans réduire les implantations de Daech. Ce que nous disons à nos partenaires russes est que leurs actions militaires devraient se porter essentiellement contre Daech et non pas contre des groupes dont nous estimons qu’ils ne sont pas terroristes, mais des rebelles qui font partie de l’opposition ou de l’insurrection armée.

— Qu’appelez-vous groupes rebelles ?

— Il y a une discussion extrêmement importante en cours entre les membres du groupe international sur la Syrie s’agissant de la désignation des groupes terroristes. Notre position est claire : les groupes terroristes sont ceux qui ont été désignés comme tel par le Conseil de sécurité. Donc, s’il y a lieu de désigner d’autres groupes, il faut passer par le Conseil de sécurité. Il ne s’agit pas de faire du "pick and choose", de dire que tel groupe est mon ennemi, et que je décide de le déclarer « terroriste ». Ce travail a révélé des divergences d’appréciation entre les uns et les autres. Il est crucial, car selon le communiqué de Munich et les résolutions de l’Onu, le cessez-le-feu ne s’appliquera pas aux groupes terroristes.

— L’opposition syrienne a été progressivement islamisée. Sommes-nous en mesure de dire qu’il y a encore une opposition non islamiste active sur le terrain ?

— Bien évidemment. Dans le communiqué de Riyad, les opposants s’engagent pour une Syrie unie, séculière, démocratique et pluraliste. Rien de cela ne relève d’un agenda islamiste. Il y a un vaste nombre d’organisations de toute obédience politique et religieuse dont certaines relèvent de l’islam politique et non pas de l’islam djihadiste. Ils sont tous ralliés à la vision de ce que devrait être la Syrie de demain. J’insiste par ailleurs sur le fait que la lutte contre le terrorisme ne justifie pas le bombardement des civils, et en aucun cas, un siège ne peut être présenté comme un moyen légitime dans cette lutte.

— Certains considèrent que la présence de représentants d’Ahrar Al-Cham, un groupe djihadiste, au sein de la délégation de Riyad, porte atteinte à la légitimité de cette dernière ...

— Les questions importantes auxquelles il faudrait répondre sont premièrement de savoir s’il y a un engagement sincère sur le communiqué de Riyad (de la part de ce groupe), et dans le cas où la cessation des hostilités débouche sur un cessez-le-feu, savoir s’il (ce groupe) compte le respecter. Autrement dit, s’il accepte de passer d’une logique armée à une logique politique.

— Les opposants syriens du « groupe du Caire » s’étaient également engagés à ne pas inclure Bachar Al-Assad dans une future Syrie, et pourtant, ils ont été, dans leur grande majorité, exclus des négociations ...

— Il y a de nombreux opposants syriens à Paris qui n’ont pas été pris et ont exprimé leur déception, et d’autres ont été pris sans s’y attendre. Il est clair qu’il ne peut pas y avoir tout le monde, mais il y a beaucoup de groupes politiques, confessionnels et ethniques qui ont été inclus. Il fallait rassembler des mouvements politiques et des groupes armés autour de cette vision de ce que serait la Syrie de demain, pour répondre à ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’alternative à Bachar Al-Assad. Alors que si ce dernier partait, la Syrie retrouverait une chance de se reconstruire sur des bases nouvelles avec des personnes expérimentées et respectables, qui s’engagent sur la voie d’une Syrie nouvelle et démocratique.

— La question est pourquoi des figures de l’opposition telles que Haytham Manaa ou Ahmed Jerba, qui a d’ailleurs rencontré le président français à plusieurs reprises, soient écartées au profit de Mohamed Alouch (l’armée de l’islam) et Riad Hegab (ex-ministre syrien) ?

— Il est important que des groupes armés sur le terrain soient inclus dans les délégations de l’opposition. Car le jour où le cessez-le feu sera appliqué, il faudra que ces groupes aient été associés à la définition de ses modalités. Il est donc important que ceux qui luttent sur le terrain et ceux qui font de la politique depuis l’extérieur soient ensemble autour d’une table et puissent discuter des conditions dans lesquelles le cessez-le-feu serait applicable. A l’inverse du régime qui est très monolithique, la rébellion inclut des dizaines de groupes, très fragmentés sur le terrain, qui relèvent de leur logique propre. Il faudra donc qu’ils s’approprient l’idée du cessez-le-feu, et pour cela qu’ils s’impliquent dans les négociations.

— Le PYD (parti kurde) qui, pourtant, contrôle le nord de la Syrie ne fait pas partie de la délégation…

— Il y a des Kurdes dans la délégation de Riyad. Cette délégation est une délégation de l’opposition. Ce que nous avons dit à monsieur De Mistura, c’est qu’il ne lui appartient pas de définir qui est l’opposition, mais il lui appartient d’organiser les négociations. Et l’art de la diplomatie, c’est de traiter de situations complexes de ce type, de façon à faire émerger progressivement des consensus. Il est clair qu’il y a une communauté kurde importante en Syrie, et son intérêt légitime devra être respecté dans les négociations vers une transition politique et vers un nouveau régime en Syrie.

— Qui a l’autorité, et surtout la légitimé, de définir qui est « un véritable » opposant ?

— Je sais au moins qui ne doit pas le dire. Ce ne sont ni les puissances étrangères, ni l’Onu. Ce sont les Syriens qui, dans des processus qui leur appartiennent, doivent le dire. Et ce n’est certainement pas le régime, ni son principal allié, qui doit décider qui est l’opposant. Le seul moyen d’approcher cette situation complexe est de respecter le fait politique et le travail fait par des dirigeants extrêmement nombreux, du terrain et de l’étranger, pour construire une plateforme commune, d’une grande diversité politique, ethnique et confessionnelle.

— Le processus de paix semble avoir été abandonné par l’Union européenne et la communauté internationale. Est-il désormais mort ?

— Nous ne pouvons pas imaginer que ce processus soit mort. Cela voudrait dire que l’espoir d’une paix durable et d’un règlement définitif n’est plus là. Cette paix devra passer par la solution de deux Etats, car il ne peut pas y avoir de paix sans justice et sans sécurité. Les deux vont de pair. Le gouvernement français, depuis de longues années et plus particulièrement depuis janvier, a proposé la relance des efforts internationaux pour créer une dynamique qui permettrait la reprise des négociations. Nous constatons, en effet, que livrées à elles-mêmes, les parties n’ont pas la capacité d’avancer et que le quartet n’a pas suffisamment de poids pour les amener à la table de négociation.

— Cette impasse n’est-elle pas la conséquence de l’impunité dont continue à bénéficier Israël, notamment vis-à-vis de la colonisation ?

— Si vous réunissez les principaux acteurs de la communauté internationale et qu’ils réaffirment leur foi dans la solution de deux Etats, leur engagement envers cette solution et leur détermination à apporter une contribution à la réalisation de cette solution, vous donnez au quartet l’autorité de l’ensemble de la communauté internationale et aux parties la conviction que s’exerce sur eux une pression positive en faveur de la reprise des discussions. La question de la colonisation est centrale, et nous la condamnons. Il y a donc un consensus international pour dire aux Israéliens que la colonisation doit cesser parce qu’elle est illégale, est parce qu’elle constitue un obstacle sérieux à la paix.

— Les attentats en France sont-ils directement liés aux conflits du Moyen-Orient ?

— Les attentats contre la France sont liés à l’existence d’un mouvement djihadiste international qui recrute notamment en Europe, développe une idéologie de guerre contre nous et qui veut attaquer aussi bien nos pays que les pays du Proche-Orient. Et c’est la victoire contre ce mouvement-là qui permettra l’éradication du terrorisme en France. C’est un combat qui doit être mené à l’intérieur, avec les Européens ainsi qu’avec tous les pays dans lesquels ce mouvement s’est implanté, car il ne faut pas oublier que ce sont les pays musulmans les premières victimes de ces mouvements terroristes.

— Qu’en est-il des relations entre la France et l’Egypte ? Y a-t-il un rapprochement des points de vue sur les différents dossiers ?

— Il faut d’abord insister sur le caractère exceptionnel de nos relations, limpide au regard du nombre important de visites bilatérales, économiques, culturelles et universitaires, et de la grande densité des échanges entre nos pays. Il y a également une très grande convergence de points de vue. Ceci est évident au Conseil de sécurité où l’Egypte siège actuellement et où nos délégations travaillent en étroite collaboration. Pour la Syrie, ce qui nous rapproche c’est la conviction qu’il y a pas de solution militaire et que la recherche d’une solution politique est nécessaire. Ceci est valable pour tous les dossiers. Plus généralement, si nous voulons oeuvrer pour de nouvelles perspectives dans l’espace méditerranéen, il faut qu’il y ait un développement économique dans tous les pays de la région. Il est important que l’Europe ait une stratégie de croissance pour régler les problèmes d’emplois et de pauvreté. Entrer les deux rives, il faut intensifier les échanges, notamment entre chercheurs, étudiants, pour qu’il y ait des liens entre les différentes sociétés. La France a de grands projets économiques et d’infrastructures. Nous pourrons discuter de ces contributions économiques, lors de la prochaine visite du président français en Egypte, dans les mois à venir.

Dernière modification : 28/02/2016

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