Égypte - Vente d’avions de combat Rafale

Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « Europe 1- ITélé - Le Monde » (Paris, 15/02/2015)

Q - Demain au Caire, votre collègue et ami Jean-Yves Le Drian va signer l’accord sur le Rafale avec le président Sissi, avec son collègue égyptien et des industriels. La France a sans doute bien négocié. Est-ce que cela veut dire que cela ouvre un partenariat stratégique avec l’Égypte ? On va faire beaucoup avec l’Égypte ? Pourquoi on lui fait confiance ?

R - Je pense qu’il y a trois gagnants dans cet accord : la France, l’Égypte et la stabilité dans la région. La France, c’est évident puisque s’agissant du Rafale, on n’en a jamais vendu à l’étranger. Il y a donc eu beaucoup de promesses, beaucoup de discussions mais enfin, pour le moment, le solde, c’était zéro.

Q - Comment expliquez-vous qu’un miracle se soit produit ?

R - Vous savez, je suis laïc, donc dans ce domaine aussi, celui des ventes d’avions, le côté miraculeux est assez faible. Il s’agit de la rencontre entre un désir fort de la part de l’acheteur et un esprit de compromis de la part du vendeur.
C’est une très bonne chose pour l’acheteur, l’Égypte, qui en est bénéficiaire, et pour la France, évidemment, pour des raisons d’emploi et des raisons de commerce extérieur.
De plus, il est probable - je suis prudent parce que je suis cela avec Jean-Yves Le Drian depuis le début - que ceci va être positif pour d’autres prospects, comme on dit. Mais il faut rester prudent.

Q - Vous pensez à quels prospects, à quels pays ?

R - Il y en a plusieurs. Parmi ce qui est connu, on cite souvent l’Inde où j’étais il y a encore quinze jours, et le Qatar. En Inde, on a toujours des problèmes à régler, notamment des problèmes de prix.
Tout cela est positif pour la France, pour l’Égypte - qui se dote ainsi d’un matériel qui est extrêmement performant - et, ce qui est très important dans notre démarche, pour la stabilité régionale. Il faut en effet bien comprendre que l’Égypte est le grand pays de l’ensemble de la zone arabe avec, évidemment, selon que les choses fonctionnement ou pas des conséquences sur la stabilité de la région, dans l’affaire israélo-palestinienne, dans la question syrienne, dans la question libyenne, etc. Il faut donc que l’Égypte ait les moyens de permettre cette stabilité et cette sécurité et c’est pour cela que cette affaire a été négociée.

Q - Vous avez dit qu’il y a trois points, il n’en manque pas un ?

R - France, Égypte et la stabilité régionale.

Q - Le quatrième, ce n’est pas la démocratie ?

R - C’est souvent une question qui est posée et il est tout à fait légitime qu’elle le soit. Cela ne veut pas dire, parce que nous vendons ces Rafale à l’Égypte, que nous approuvons point par point tout ce qui est fait en politique intérieure. Là-dessus, nous avons toujours été très clairs, mais sans poser la question d’une façon polémique et publique. À chaque fois que nous discutons avec le président Sissi, moi avec mon homologue Shoukri ou d’autres, nous abordons ces questions de politique intérieure mais en essayant de les faire progresser.
Nous sommes dans la ligne de ce qui s’est appelé l’accord, la feuille de route de juillet 2013. Quand des excès sont commis, nous disons notre point de vue aux autorités égyptiennes et nous souhaitons, peu à peu, que l’on aille vers plus de démocratie. Mais la stabilité de l’Égypte est un point très important.

Q - On vient de parler des gagnants. Est-ce que cela n’est pas une claque pour les États-Unis ? Est-ce que les États-Unis qui accompagnent l’Égypte depuis Camp David ne sont pas les grands perdants …

R - La question ne se pose pas en ces termes. Nos relations avec l’Égypte sont très anciennes. En regardant le dossier de manière très attentive, nous avons été ceux qui ont vendu des Mirage en 81 à l’Égypte. Donc il y a une tradition très, très proche de relations entre nos deux pays…

Q - Depuis Napoléon, Champollion…

R - Voilà. Les Américains vendent leur matériel à beaucoup de pays et continueront de le faire, mais il faut dire que l’avion Rafale est d’une capacité exceptionnelle ; je crois que tout le monde le reconnait. Ce qui est souvent un handicap par rapport à lui, c’est qu’il est cher parce que justement il peut remplacer plusieurs types d’avions différents.

Q - Mais est-ce que de la part du président Sissi, c’est un choix stratégique et politique parce que…

R - Oui, j’ai cru comprendre…

Q - ...les Américains ont eu un comportement au moment de M. Moubarak…

R - La France n’a pas que des qualités mais elle a dans ce domaine deux qualités essentielles : d’une part, une technologie qui est incomparable ; d’autre part, c’est un pays indépendant. Je tiens beaucoup, avec le président de la République, à cette indépendance de notre politique étrangère (…)./.

Dernière modification : 17/02/2015

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